Baudelaire, "A une passante", correction rédigée


Voici la correction des questions que nous traitées en classe. Cette correction est rédigée afin que vous ayez un aperçu de la façon dont vous pourriez écrire une réponse à partir de votre prise de notes. 

La forme du poème

  • Le poème est composé de deux quatrains suivis de deux tercets : il s’agit donc d’un sonnet.
  • Il est écrit en alexandrins (vers de 12 syllabes), le vers le plus noble de la poésie française.
  • Dans les quatrains, les rimes sont embrassées (ABBA CDDC). Dans les tercets, elles sont croisées (EFEF) puis plates (GG).

Le cadre du poème

Le poète observe la femme dans "la rue" (v. 1) où tous deux se croisent. Le choix de cet environnement urbain et bruyant pour raconter une rencontre amoureuse est audacieux, inhabituel dans la poésie de l'époque (XIXe siècle). Il montre que Baudelaire est un poète moderne, en avance sur son temps : c'est le "peintre de la vie moderne" (titre d'un de ses livres).

Pour caractériser ce lieu, la poète emploie une personnification avec le verbe « hurlait » (v. 1), réservé aux êtres vivants, et une hyperbole (exagération). Enfin, les assonances en I / U / OU et les allitérations en dentales D et T reproduisent dans le vers, grâce à une harmonie imitative, la cacophonie ambiante : "La rue assourdissante autour de moi hurlait" (v. 1).

Tous ces éléments donnent une image négative et agressive du cadre. 


La situation d'énonciation (qui parle ? à qui ?)

  • Le poète parle de lui-même à la P1 : "autour de moi" (v. 1), "Moi, je buvais" (v. 6), "j'ignore" (v. 13), "je vais" (v. 13), "j'eusse aimée" (v. 14) : c'est une caractéristique du lyrisme.
  • Dans les deux quatrains, son destinataire est le lecteur à qui il raconte sa rencontre avec la passante. Il utilise donc la P3 : "Une femme" (v. 3), "sa jambe" (v. 5), "son oeil" (v. 7).
  • Mais le destinataire change dans les tercets : le poète s'adresse alors directement à la passante qu'il tutoie, d'où les nombreux pronoms de P2 : "ne te verrai-je" (v. 11), "tu fuis" (v. 13), "tu ne sais" (v. 13), "toi" (v. 14 x2). Ce tutoiement montre que le poète est déjà dans une forme d'intimité avec la passante, pourtant inconnue.

La caractérisation de la passante

  • Le premier quatrain décrit d'abord la silhouette de la passante car le poète l'aperçoit de loin.
  • Puis, au moment où il la croise, le portrait zoome successivement sur trois parties du corps : sa « main » (v. 3), sa « jambe » (v. 5) et son « oeil » (v. 7). Cette description atomise la femme en la réduisant à 3 éléments, en plus bizarrement évoqués au singulier alors qu'ils vont par paires. Ceci s'explique par la fugacité de la rencontre : le poète a à peine le le temps d'entrevoir, comme à travers des flashs, cette « fugitive beauté » (v. 1) dont il ne détaille que quelques éléments.
  • La passante est belle : en plaçant le mot « beauté » (v. 9) à la rime, le poète le met en valeur.
  • Elle est grande et « mince » (v. 2), vêtue avec élégance puisqu'un « feston » (v. 4) orne son vêtement.
  • Elle est gracieuse : elle soulève sa robe « d'une main fastueuse » (v. 2). Le rythme très régulier du vers 4 imite le balancement cadencé de sa démarche, chaloupée et féminine : « sou / le / vant // ba / lan / çant // le / fes / ton // et / l'our / let » (3 / 3 / 3 / 3).
  • C'est une femme distinguée, comme le montrent la métaphore de sa jambe rapprochée de celle d'une « statue » (v. 5) antique et le réseau d'adjectifs qualificatifs mélioratifs : « majestueuse » (v. 2), « fastueuse » (v. 3) et « noble » (v. 5).
  • Plusieurs expressions imprègnent cependant le portrait d'une vague tristesse : la femme est « en grand deuil » (v. 2), apposée au mot « douleur » (v. 2) et son oeil est « livide » (v. 7) - peut-être d'avoir trop pleuré ?

L'évolution des sentiments du poète

  • Dans le premier quatrain, le poète manifeste d'abord un simple intérêt pour une femme qu'il croise par hasard dans la rue et qu'il remarque au milieu des passants : "Une femme passa" (v. 3). On comprend toutefois qu'il est déjà séduit par cette apparition puisqu'il la caractérise à l'aide de l'adjectif qualificatif mélioratif « majestueuse » (v. 2).
  • Dans le 2e quatrain, le poète nous fait part de sa fascination pour le regard de la femme et on devine alors la naissance d'un sentiment amoureux : "Moi, je buvais [...] Dans son oeil [...] La douceur qui fascine et le plaisir qui tue" (v. 6-8). On retrouve bien le caractère ambivalent, paradoxal de l'amour, qui est à la fois source de bien-être (douceur, plaisir) et de souffrance (tue).
  • Le début du premier tercet nous le confirme avec l'aveu par le poète du coup de foudre qu'il vient de vivre, représenté par l'image de l' "éclair" (v. 9) associée à l'idée positive de renaissance (v. 10).
  • Mais le tiret à la césure du v. 9 fait basculer le poème : le poète est désormais en proie au désarroi car cette femme brièvement croisée, peut-être l'amour de sa vie, a déjà disparu - "Un éclair... puis la nuit !" (v. 9). Il évoque alors ses regrets ; il est "trop tard !" (v. 12) et cet amour est mort-né. 

Analyse du vers 9

On repère dans le v. 9 des assonances en I et en U : « Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté ». Ces sons vocaliques sont agressifs, stridents, désagréables : c'est une façon de traduire la douleur qui transperce le poète.


Le changement de ponctuation

Dans les quatrains, on trouve une ponctuation neutre : des virgules, des points-virgules et des points. Le poète fait le récit de la rencontre, de ses circonstances, et décrit la passante : les phrases sont donc déclaratives et le ton calme et posé. Les phrases sont verbales (elles contiennent un verbe conjugué) : « La rue assourdissante / autour de moi / hurlait » (v. 1). Hormis la première, elles se déroulent longuement sur plusieurs vers, avec une grande fluidité assurée par les enjambements.

Mais, à partir des tercets, on remarque que la ponctuation devient plus anarchique et expressive : les points d’exclamation et de suspension se multiplient, notamment au v. 12 : « Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être ! ». Le v. 10 contient une phrase interrogative : « Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ? ». Cette question n'appelle pas vraiment de réponse : c'est une question rhétorique (une fausse question). Les phrases non verbales dominent : « Un éclair... puis la nuit ! » (v. 9) Le rythme est beaucoup plus irrégulier et haché : il traduit l’inquiétude et la douleur du poète car la vision de la femme a été trop fugace et leur rencontre n'aura pas de lendemain : « Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais » (v. 13). On relève enfin la double interjection "Ô", typique de la poésie lyrique, qui marque l'épanchement du poète.


La figure du poète

  • Pour se décrire, le poète utilise une comparaison péjorative : il se compare à un « extravagant » « crispé » (v. 6). A l'inverse du portrait de la femme, flatteur et mélioratif, il donne de lui une image ridicule et dépréciative. Le contraste est frappant : il a souligné l’élégance de la femme et la grâce de ses gestes, dont l'ampleur est exprimée par les participes présents « soulevant » (v. 4) et « balançant » (v. 4), mais il se dépeint, au contraire, comme replié sur lui-même, excentrique, marginal, au ban de la société.
  • On retrouve ici l'image du poète maudit en vogue chez les romantiques au XIXe siècle. S'il se dévalorise, c'est peut-être pour insinuer qu'il n'est pas digne de cette femme, qui incarne la beauté idéale et éternelle. 

Une vision pessimiste de l'amour

Aux vers 7-8, l’œil est comparé à un « ciel livide où germe l'ouragan », mais sans outil de comparaison : il s'agit donc d'une métaphore. L'oeil de la femme est semblable à un ciel d'orage qui peut provoquer des désastres. Le poète rappelle que la beauté et le malheur sont indissociables. C'est un autre cliché de la poésie lyrique : l'amour est source de souffrances ; il dispense ses bienfaits, « douceur » (v. 8) et « plaisir » (v. 8), mais dans le même temps il « tue » (v. 8).


Le vocabulaire de la souffrance et de la mort

Dès lors, il n'est pas étonnant que le champ lexical de la souffrance et de la mort traverse le sonnet : « hurlait » (v. 1), « deuil » (v. 2), « douleur » (v. 2), « livide » (v. 7), « tue » (v. 8), « nuit » (v. 9), « éternité » (v. 11).