Correction de l'étude de "Liberté"


Voici la correction des questions sur le poème "Liberté". Problématique : comment, à travers ce message d’espoir qu’est le poème « Liberté », Paul Eluard s’engage-t-il contre le pouvoir en place ?

La forme du poème : éléments de versification

Analysez la forme du poème en vous aidant des notions de versification que vous avez étudiées

  • "Liberté" est un long poème composé de 21 quatrains (strophes de 4 vers) et d'un monostiche final (strophe de 1 vers).
  • Les quatrains sont formés de 3 heptasyllabes (vers de 7 syllabes) + un tétrasyllabe (vers de 4 syllabes). Le monostiche final "Liberté" est un trisyllabe (vers de 3 syllabes).
  • Le poème n'a pas de rimes fixes, mais des rimes occasionnelles et aléatoires : "dorées / guerriers" (§2), "nuages / orage" (§9). Ou des consonances approximatives : "déserts / genêts" (§4), "blanches / cendres" (§2).

Quelle remarque pouvez-vous faire sur la ponctuation du poème ? Quel effet est ainsi produit ?

  • absence de ponctuation, à l'exception du point final. C'est une des caractéristiques de l'écriture surréaliste.
  • effet produit n°1 (évident) : l'absence de ponctuation libère le poème des contraintes formelles de l'écriture habituelle et renforce son aspect poétique. Il n'y a qu'en poésie qu'on peut se permettre de se passer de la ponctuation ; un texte en prose doit être ponctué pour être lisible, compréhensible et correct. En poésie, du fait du découpage du texte en vers et en strophes, on peut s'affranchir de la ponctuation sans compromettre sa lisibilité.
  • effet produit n°2 : l'absence de ponctuation contribue à la marche en avant du poème. Comme on n'a pas de ponctuation pour marquer de pause, on doit presque débiter le poème d'un seul souffle. Il est d'autant plus fluide. Sans rien pour l'arrêter, le lecteur est entraîné toujours plus avant dans le poème, emporté dans le courant de cette parole fluidifiée, qui s'écoule... en toute liberté.

Le jeu des répétitions

On remarque d'emblée la structure répétitive du poème puisque 20 des 21 quatrains sont construits à l'identique :

  • Les 3 premiers vers sont 3 compléments circonstanciels de lieu (→ énumération)
  • Chaque CCL commence par la préposition "sur" suivie d'un groupe nominal enrichi → anaphore. L'anaphore rythme le poème et crée une musicalité incantatoire, comme si le poème était une prière sacrée, longuement psalmodiée.
  • Les quatrains se terminent tous par le même vers : "J'écris ton nom" → épiphore. Cette épiphore joue le rôle d'un refrain et accentue le caractère lancinant du poème. Elle lui donne l'allure d'une litanie.

En conséquence, le dernier quatrain, très différent (disparition de l'anaphore et de l'épiphore, syntaxe réordonnée), se détache nettement de l'ensemble. De même, le mot "Liberté" est mis en valeur car : 

  • il est isolé du reste du poème
  • il contient un seul mot (c'est le vers le plus court du poème)
  • il est associé à un signe de ponctuation, le seul du poème, qui est très symbolique puisque c'est un point final et donc une sorte de point d'orgue 

Une construction trompeuse et un effet d'attente

  •  Durant tout le poème, le poète, représenté par le pronom de P1 "j' de "j'écris", s'adresse à un interlocuteur, représenté par le déterminant possessif de P2 "ton" de "ton nom". On a l'impression qu'il parle à une personne réelle : on pense à une femme à qui le poète déclare son amour inconditionnel. De fait, à l’origine, Eluard a écrit ce texte pour Nush, la femme qu’il aime.

  • En retardant la révélation du destinataire du poème au dernier vers, le poète crée un effet d'attente chez le lecteur qui doit patienter pour obtenir la résolution du mystère : de quel nom s'agit-il ? Or, la réponse, même si elle était en réalité déjà dévoilée par le titre, est inattendue. Le lecteur prévoyait le nom d'un être de chair (puisque le poète lui parle), pas celui d'une notion abstraite. ici, la Liberté est personnifiée → c'est une allégorie. De ce point de vue, la fin du poème constitue une chute (une surprise déroutante) et on peut dire la construction du poème est quelque peu trompeuse.

L'éloge de la liberté

  •  Le poète énumère la multitude des lieux et supports sur lesquels il peut écrire le mot « Liberté ». Certains sont concrets :
    - des objets « cahiers d’écolier » (v. 1), « lampe » (v. 44)
    - des éléments naturels : « Sur la jungle et le désert » (v. 13), « Sur la mer » (v. 29)
    - des parties du corps : « Sur le front de mes amis » (v. 60), « Sur toute chair accordée » (v. 59)
    D'autres sont abstraits comme les sentiments : « Sur l'espoir sans souvenir » (v. 77), « Sur l’absence sans désir » (v. 71).

  • Ce poème s’inscrit dans le mouvement surréaliste : on le voit avec l'emploi d'images associant des mots qui n’ont pas de lien logique entre eux. On relève ainsi plusieurs métaphores difficiles à élucider : « Sur l’étang soleil moisi » (v. 23), « Sur tous mes chiffons d’azur » (v. 21), « Sur chaque bouffée d’aurore » (v. 27), « Sur le flot du feu béni » (v. 57). 

  • La diversité et la multiplicité des lieux montre que la liberté occupe tout l’espace qui environne le poète, mais qu'elle parcourt aussi toute sa vie : son enfance (§1 : "cahier d'écolier"), son passé (§4 : "Sur l'écho de mon enfance"), son présent (§16 : "Sur chaque main qui se tend") et son avenir (§18 : "Sur la santé revenue").

  • Le poète veut ainsi prouver que même si la France est occupée par l’ennemi, la Liberté est présente partout. Elle surpasse tout, même les choses négatives comme la solitude, le désespoir et la mort : « Sur la solitude nue » (v. 72), « Sur les marches de la mort » (v. 73). 

Le chant de la liberté

  • On note la répétition de sonorités tirées du mot "Liberté", notamment des sons [l], le [i], le [r] et [é], dans le poème.
  • On repère ainsi des allitérations :
    - en [l], par exemple dans le §7 : "Sur les champs sur l'horizon / Sur les ailes des oiseaux / Et sur le moulin des ombres"
    - en [r], par exemple dans le §18 : "Sur mes refuges détruits / Sur mes phares écroulés / Sur les murs de mon ennui"
    et des assonances :
    - en [i], par exemple dans le §13 : "Sur le fruit coupé en deux / Du miroir et de ma chambre / Sur mon lit coquille vide"
    - en [é], par exemple dans le §11 : "Sur les sentiers éveillés / Sur les routes déployées / Sur les places qui débordent" 
    Ces assonances et allitérations finissent par former un réseau sonore qui fait discrètement résonner le mot "liberté" tout au long du poème, qui est ainsi un vrai "chant" de liberté !

Un appel à résister

On remarque un jeu d'antithèses entre les derniers quatrains du poème. Ils s'opposent deux à deux :

  • Une impression de désolation se dégage des §18 et §19 dominées par des mots à connotation négative, rassemblés dans le champ lexical de la destruction et de la dégradation : "détruits", "écroulés", "ennui", "absence sans désir", "solitude nue", "mort". Dans ces quatrains, le poète, inquiet et pessimiste, exprime sa crainte d'une fin tragique.
  • Mais, à l'inverse, dans les §20 et §21, le poète fait preuve d'un optimisme confiant à travers un réseau de mots à connotation positive : "la santé revenue", "le risque disparu", "l'espoir", "je recommence".

En opérant cette bascule, le poète délivre un message d’espoir. Il invite ses contemporains à ne pas céder à l'abattement. Grâce au pouvoir de la parole poétique, il leur montre que la Liberté est bien là, partout, en dépit de l'Occupation de la France par les Allemands. Implicitement, il invite les Résistants à poursuivre la lutte : "je suis né pour te connaître / pour te nommer". Aussi lorsqu'éclate enfin le mot "Liberté", il devient une aspiration et un but à conquérir.

Un poème engagé chante l’importance d’une valeur. Il cherche à entraîner l’adhésion et l’engagement du lecteur pour cette valeur. De ce point de vue, ce poème est un poème engagé non contre la guerre, mais pour la « Liberté ». Cependant, cette dernière ne peut être reconquise que par la lutte et la résistance. Le poème délivre un message d'espoir mais il invite aussi à l'action. C'est un appel à résister au pouvoir en place.