Fernand Léger, "Liberté" (1953)


  • Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, Fernand Léger s’exile aux Etats-Unis tandis que Paul Eluard reste en France où il se rapproche de la Résistance. C’est à ce moment-là qu’il écrit "Liberté" (en 1942).
  • Éluard et Léger se rencontrent après la Seconde Guerre mondiale et deviennent amis. Leur engagement politique – ils sont tous deux membres du parti communiste – et leur goût prononcé pour la modernité les rapprochent. Leur amitié se manifeste sur le plan artistique : Léger peint en 1947 un portrait d'Éluard ; Eluard écrit à son tour pour Léger les poèmes "Les constructeurs" et "A Fernand Léger".
  • En 1952, Paul Eluard succombe à une crise cardiaque à l’âge de 56 ans. Sollicité par un éditeur, Fernand Léger accepte d’illustrer le poème "Liberté" : le résultat est une longue frise enluminée qui suit les 21 strophes du poème. "Liberté" devient alors un poème-objet, tiré à 212 exemplaires et publié par les éditions Seghers.
Le poème illustré par Fernand Léger (en accordéon) : cliquez pour zoomer
Le poème illustré par Fernand Léger (en accordéon) : cliquez pour zoomer
  • Cette œuvre se présente comme un livre accordéon ou un dépliant censé rappelé un prospectus publicitaire ou le programme d'un spectacle (dimensions : 31 cm x 130 cm). Elle est composée de quatre feuilles assemblées et pliées en 8 panneaux rectangulaires.
  • Elle associe la peinture et l'impression du texte du poème d'Eluard. Le peintre utilise la technique du pochoir avec une gamme chromatique (= un choix de couleurs) assez réduite : il n'utilise que des couleurs primaires et secondaires. Les couleurs chaudes (jaune et rouge) évoquent la guerre (sang, perte). Les couleurs froides (bleu et vert) évoquent la tristesse due à la guerre et l’espoir du renouveau.
Le poème "Liberté" illustré par Fernand Léger (à plat) : cliquez pour zoomer
Le poème "Liberté" illustré par Fernand Léger (à plat) : cliquez pour zoomer
  • Sur la première moitié de la première feuille est écrit le nom de l’auteur qui semble s’avancer sur un fond de couleurs vives.
  • Sur la deuxième moitié de la première feuille, on trouve le portrait d’Eluard dans une posture pensive, encadré du titre du poème, avec sur son doigt le mot «j’écris ».
  • Les deuxième et troisième feuilles sont consacrées à l’impression du poème. Entre certaines strophes et parties du texte, des tâches de couleurs s'intercalent.
  • La quatrième feuille reprend le titre du poème accompagné du nom du peintre. La ligne ondulatoire de la fin du mot "Liberté" mêle ses entrelacs aux lettres du nom de Fernand Léger.

Vidéo de présentation de la réédition, aux éditions Seghers en 2016, du poème-objet "Liberté"


Qu'apporte l'illustration de Fernand Léger au poème d'Eluard ?

Ce poème-objet inspire des sentiments positifs et joyeux :

  • Sa ressemblance avec un prospectus / dépliant publicitaire lui donne un air familier.
  • Sa forme en accordéon le rattache à la culture populaire festive, à l'accordéon des bals musettes et du bal du 14 juillet.
  • Ses couleurs franches rappellent la palette chromatique du cirque : cela renforce encore sa dimension festive

→ Fernand Léger invite le spectateur à une parade festive en l'honneur de la poésie d'Eluard, qui elle-même célèbre la liberté.

 

Fernand Léger n'essaie pas de relier les couleurs au sens du poème, bien qu'on puisse établir quelques correspondances avec des passages précis du poème :

  • les couleurs chaudes (le rouge) rappellent la guerre ou le sang (§2 : "sur les armes des guerriers")
  • les couleurs froides (le bleu, le vert) évoquent la mélancolie des §18-19 : "sur mes refuges détruits... "
  • au centre du poème-objet, on devine une représentation du drapeau français (bleu - rien - rouge)

On a l'impression d'un chahut visuel. Les couleurs semblent plus s'amuser avec le texte que l'illustrer. Ce poème-objet est une parade festive, une joyeuse explosion colorée destinée à célébrer la liberté. 

 

Le texte du poème d'Eluard passe presque au second plan. Fernand Léger en sélectionne 2 éléments qu'il grossit pour les mettre en valeur : le titre « Liberté » et le refrain, l'épiphore « j'écris ton nom ». Il donne ainsi naissance à un slogan qui ne figure pas dans le poème sous cette forme mais qui en dit l'essentiel, ce que les lecteurs de l'époque en ont retenu : la formule « Liberté, j'écris ton nom ». Le poème est condensé dans ce simple cri de révolte. Il devient un efficace appel à résister.

 

Fernand Léger voulait permettre à tout le monde de comprendre l'art. Avec ce poème-objet, il réussit le pari de rendre simple et joyeux un texte pourtant difficile et écrit dans un moment très sombre de notre Histoire.